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[AAC] Les publics de l’élection

Communications, participations et autonomie du « public » dans les élections en Europe xve-xviiie siècles)

Cet atelier de travail se déroulera en français et en anglais. Il aura à l’lieu Institut historique allemand, à Paris, les 3 et 4 juin 2027. Les frais de voyage et d’hébergement des participant.e.s seront pris en charge.

Les propositions de contribution d’une page maximum (accompagnées d’une notice bio-bibliographique) doivent être adressées, avant le 1er décembre 2026, à laurent.cuvelier@univ-tours.fr, sebastien.schick@univ-paris1.fr et cstreb@dhi-paris.fr.

Atelier de travail organisé par Laurent Cuvelier (université de Tours), Sébastien Schick (université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, IHMC, IUF) et Christoph Streb (Institut historique allemand, MLU Halle-Wittenberg)

English version available in the pdf file

La journée d’étude pour laquelle nous sollicitons des contributions portera sur le rôle et la place de différents « publics » lors de processus électifs en Europe, de la fin du Moyen-Âge à la fin de l’époque moderne (xve-xviiie siècle). Il entend ainsi lier deux objets historiographiques particulièrement dynamiques : l’élection comme mode de nomination à une charge publique, et l’espace public appréhendé dans sa dimension médiatique et à travers la question de sa politisation. Alors que l’historiographie récente a insisté sur la fréquence et la diversité des élections à l’époque moderne – des communautés religieuses aux corporations marchandes en passant par les Républiques, la papauté ou encore l’empereur (ou plus précisément le roi des Romains) –, il s’agira d’interroger les différentes fonctions des publics – qu’il soit votant ou non, local ou européen – et les modes de recours qu’on peut en faire. L’approche, résolument comparatiste et menée à l’échelle européenne, doit ainsi permettre de mettre en évidence à partir d’un objet commun et transversal la pluralité des recours aux publics, les modalités de sa politisation, et d’éventuelles évolutions dans sa fonction au cours de l’époque moderne.

L’influence de l’oeuvre de Jürgen Habermas, décédé cette année, n’est évidemment plus à démontrer. Si l’on ne reviendra pas ici sur la multiplicité des objets, des questionnements, mais aussi des critiques que son livre paru en 1962, Strukturwandel der Öffentlichkeit, a suscités chez les historiens, on pourra retenir un enjeu chronologique, qui se trouve au coeur de la dimension politique de l’ouvrage. Habermas fait en effet du xviiie siècle celui de la création d’une sphère publique critique du pouvoir, fondée sur la communication imprimée et des pratiques de sociabilités (salons, coffee houses, loges maçonniques). Ce moment ferait suite à un long Moyen-Âge, où la communication politique, uniquement verticale, ne servirait qu’à manifester la hiérarchie et à créer de la légitimité ; il précèderait une longue période de déclin puis une décadence de cette sphère publique à l’ère des médias de masse de la seconde moitié du xxe siècle.

Contre cette chronologie, les historiens furent nombreux à faire remarquer qu’il était possible d’observer, dès le xviie siècle, le xvie siècle, et finalement même au Moyen-Âge, l’action d’un « public » délibérant, de manière autonome, de la chose politique ; que les pouvoirs y étaient attentifs, pouvaient le craindre, cherchaient en tout cas à le convaincre et à le conquérir ; en un mot, que la définition même de la sphère publique proposée par Habermas semblait un outil opératoire pour penser la participation politique et les interactions entre les pouvoirs et différentes formes de publics à des périodes antérieures au xviiie siècle. Cette généalogie de la « sphère publique » pose en retour la question des modalités de politisation du public et de ses évolutions dans le temps. Elle conduit également à s’interroger sur l’évolution de la communication qui donne forme au public. Comment articuler l’idée d’un public engagé et participatif, existant sur le temps long, et les modifications parfois radicales de l’espace public ? Comment croiser l’histoire des transformations de l’espace public et des formes de communication et une anthropologie politique, focalisée sur les pratiques d’engagement et de participation à la chose publique ?

Pour apporter un regard nouveau sur ces questionnements, nous proposons de nous focaliser, dans une approche diachronique, sur un objet spécifique de l’histoire politique, qui met en son coeur différents modes de communication et permet de réexaminer l’évolution des systèmes médiatiques aux xve-xviiie siècle : l’élection. L’élection, entendue comme le procédé par lequel on désigne une personne à une charge publique, s’appuie le plus souvent sur un vote, c’est-à-dire sur un choix collectif obtenu grâce à l’agrégation de voix exprimées par des électeurs. On sait désormais à quel point ces pratiques électives étaient courantes à l’époque moderne : on votait dans les villages, dans les villes, dans les Républiques comme dans les principautés, dans les communautés religieuses ou les corporations marchandes, on élisait, enfin, les deux premiers princes de la chrétienté, le Pape et l’empereur, sans même parler de plusieurs rois – ceux de Pologne, de Bohême, de Hongrie…

Or, ces élections mettent toujours en jeu la question des formes du public et de la communication – que ce soit le groupe des électeurs, ou que ce soit un public qui ne vote pas, mais devant lequel l’élection peut se dérouler. L’objet permet ainsi, sur le temps long, d’interroger les rôles et les modalités de la participation de ces publics dans le cadre de ces pratiques électives. Les différentes élections se déroulent-elles devant « un public » et si oui lequel ? Qu’est-ce que le « public » d’une élection et comment le pense-t-on ? Quel rôle lui attribue-t-on, qu’attend-on de lui ou comment réagit ou agit-il ? Qui communique autour d’une élection, devant qui et pourquoi, grâce à quels médias ou supports ? Ce public est-il local, territorial, européen ? Quelle influence ce public a-t-il ou lui confère-t-on, comment cela se matérialise-t-il concrètement ? Si le public n’est pas l’électorat, alors pourquoi s’adresser à lui, dans quel but, et comment pense-t-on le lien entre un public électeur, et un public qui ne l’est pas ? Quelles sont, enfin, les modalités de participation du public à ces élections ainsi que son degré d’autonomie ?

Interroger les pratiques électives à l’époque moderne dans leurs rapports aux publics que ces élections mettent toujours, nécessairement, en jeu, c’est ainsi se donner les moyens de proposer une étude comparée dans le temps et dans l’espace, de différentes modalités de la participation politique, et de dégager des effets de seuil, au cours de l’époque moderne, dans la formation d’un espace public en Europe. Au-delà de la diversité des types d’élection, des siècles et des contextes considérés, c’est donc bien l’aspect public de ces élections et les manières de communiquer à leur sujet qui seront mis en avant pour créer, sur ce point, les conditions du comparatisme.

L’analyse s’étendra du xve au xviiie siècle, et prendra en compte l’ensemble de l’espace politique européen. Dans ce cadre spatial et chronologique, les propositions pourront s’inscrire dans une ou plusieurs des thématiques suivantes :

  • Modes de communication et dispositifs publicitaires : comment envisager leur diversité et leur éventuelle complémentarité (entre le discours public, la proclamation du résultat…) ? Existe-t-il une mise en scène publique des candidats ? Quelle forme et quelle importance prend leur visibilité publique ? Quelles parties du processus électif restent-elles secrètes ? Comment la tension entre secret et publicité se joue-t-elle concrètement et peut-elle évoluer ?
  • Participation du public : Quelles sont les pratiques de participation du public (le vote, l’acclamation, la fête, la protestation…) ? Quel est le rôle attribué ou investi par le public : électeur, spectateur, témoin… ? Comment le public d’une élection se constitue-t-il en collectif ou en communauté (médiatique) ? De quels moyens dispose-t-il pour s’exprimer ? Quelles sont les modalités matérielles, intellectuelles et affectives de sa participation (par exemple l’affirmation de l’ordre, la curiosité et le divertissement, la consommation des nouvelles, des prises de position tranchées, le raisonnement et l’approfondissement du débat…) ?
  • Diversité des publics associés aux différents types d’élections (définition, statut, sociologie…). Quelle légitimité est accordée à quel public lors de quelle élection, et comment expliquer ces différences ?
  • Théorie et imaginaire du public des élections et ses transformations. Quelle est la place donnée au public qui n’est pas électeur mais participe à l’élection ? Comment réfléchit-on aux divers acteurs de l’élection par rapport à la dimension de la publicité ? Le public des élections, est-ce un thème qui préoccupe les juristes, la philosophie politique, des réflexions moralistes ? Quelles figures sont mobilisées – le spectateur, le témoin, le juge, le citoyen… ?
  • Publics de l’élection et médias : la médiatisation croissante des sociétés à partir du xviie siècle, notamment par la presse, transforme-t-elle aussi les publics des élections ? Quels sont les rapports entre public en coprésence et public médiatique, communiquant à distance ? La ritualité de l’élection à l’époque moderne a souvent été évoquée, la communication par moyen de l’imprimé s’inscrit-elle dans cette logique et comment ? Une participation des publics à distance est-elle possible ? La thèse d’une forte discontinuité entre les élections avant et après l’âge des révolutions, est-elle à confirmer, à nuancer, à réfuter ?

Bibliographie indicative :

  • Serge Aberdam (et al.), Voter, élire pendant la Révolution française 1789-1799. Guide pour la recherche, Paris, CTHS, (1999) 2006.
  • Raphaël Barat, Voter pour rien : 1691 le jour où les citoyens menacèrent de « faire sauter les vieux », Paris, Payot & Rivages, 2021.
  • Raphaël Barat, « Les élections que fait le peuple ». République de Genève, vers 1680-1707, Genève, Droz, 2018.
  • Friedrich F. Baumgartner, Behind Locked Doors. A History of the Papal Elections, Londres, Palgrave, 2003.
  • Romain Bertrand, Jean-Louis Briquet, Peter Pels (dir.), Cultures of Voting. The Hidden History of the Secret Ballot, Londres, Hurst & Co, 2007.
  • Patrick Boucheron, Nicolas Offenstadt (dir.), L’espace public au Moyen-Âge, débats autour de Jürgen Habermas, Paris, PUF, 2011.
  • Bettina Braun, « Bischofswahlen zwischen Habsburg und Preußen. Eine Studien zur österreichisch-preußischen Konkurrenz », dans Bettina Braun (dir.), Konkurrenz und Transfer. Das preußisch-österreichische Verhältnis im 18. Jahrhundert, Bielefeld, Transcript, 2023, p. 233-280.
  • Kaitlyn Carter, Democracy in Darkness. Secrecy and Transparency in the Age of Revolutions, New Haven, Yale University Press, 2023.
  • Olivier Christin, Vox Populi. Une histoire du vote avant le suffrage universel, Paris, Seuil, 2014.
  • Andreas Gestrich, Absolutismus und Öffentlichkeit. Politische Kommunikation in Deutschland zu Beginn des 18. Jahrhunderts, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1994.
  • Maud Harivel, Les élections politiques dans la République de Venise (xvie-xviiie siècles). Entre justice distributive et corruption, Paris, Les Indes savantes, 2019.
  • Antoine Lilti, Figures publiques. L’invention de la célébrité, 1750-1850, Paris, Fayard, 2014.
  • Helmut Neuhaus, « Die Römische Königswahl vivente imperatore in der Neuzeit. Zum Problem der Kontinuität in einer frühneuzeitlichen Wahlmonarchie », dans Johannes Kunisch (dir.), Neue Studien zur frühneuzeitlichen Reichsgeschichte. Zeitschrift für historische Forschung, no 19, 1997, p. 1-53.
  • Frank O’Gorman, Voters, Patrons, and Parties : The Unreformed Electoral System of Hanoverian England 1734-1832, Oxford, Clarendon Press, 1989.
  • Corinne Péneau (dir.), Elections et pouvoirs politiques du 7ème au 17ème siècle, Pompignac-près-Bordeaux, Éd. Bière, 2008.
  • Dietrich W. Poeck, Rituale der Ratswahl. Zeichen und Zeremoniell der Ratssetzung in Europa (12.-18. Jahrhundert), Cologne, Böhlau, 2004.
  • Rudolf Schlögl (dir.), Urban Elections and Decision-Making in Early Modern Europe, 1500-1800, Newcastle upon Tyne, Cambridge Scholars Publishing, 2009.
  • Winfried Schulze, « Majority Decision in the Imperial Diets of the Sixteenth and Seventeenth Centuries », The Journal of Modern History, vol. 58. Supplément : Politics and Society in the Holy Roman Empire, 1500-1806, 1986, p. 46-53.
  • Barbara Stollberg-Rilinger, « Symbolik und Technik des Wählens in der Vormoderne », dans Hedwig Richter, Hubertus Buchstein (dir.), Kultur und Praxis der Wahlen. Eine Geschichte der modernen Demokratie, Wiesbaden, Springer VS, 2017, p. 31-62.
  • James Van Horn Melton, The Rise of the Public in Enlightenment Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.

Publié le 2 octobre 2026

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