"})
↑
 

Accueil > Vie scientifique > Colloques et journées d’étude > Colloques et journées d’études 2025

Deuxièmes rencontres 2024-2025 de l’École doctorale d’histoire de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Autocensure en histoire | Contrôler et encadrer les corps

Samedi 26 avril 2025, de 11 h à 13 h 30, puis de 15 h à 18 h

Salle Marc Bloch
17 rue de la Sorbonne, Paris 5e

Inscription gratuite, mais obligatoire : ecole.doctorale113@univ-paris1.fr 

Coordinateurs du premier atelier (Autocensure en histoire) : Giulia D’Albenzio (IRBIMMA), Grégory Spadacini (AnHiMA), Olivier Verhaegen (IHMC)

Coordinateurs du second atelier (Contrôler et encadrer les corps) : Louise Bur Palmieri (CHS), Evangelos Kopanakis (IHMC) et Lara Seradj (CHS)

Voir aussi le programme sur le site de l’ED 113


Programme

Matinée – L’autocensure, un concept à construire pour les historiens ?

Introduction

Giulia d’Albenzio, Grégory Spadacini et Olivier Verhaegen

Lettres en marge : stratégies d’écriture partagée en situation de disgrâce politique à Byzance (seconde moitié du XIVe siècle)

Giulia d’Albenzio (Orient et Méditerranée, IRBIMMA)

Plusieurs travaux récents ont suggéré l’existence d’un renouvellement de l’idéologie impériale byzantine au début du xve siècle, avec l’émergence d’un discours impérial dominant laissant peu de place à l’expression d’opinions divergentes. Selon cette interprétation, cette configuration contrasterait avec la période immédiatement antérieure, sous le règne Jean V Paléologue dans la seconde moitié du XIVe siècle. Durant le règne de cet empereur, l’emprise impériale sur le discours politique divergent aurait été plus lâche. L’expression dissidente aurait ainsi trouvé davantage d’espace pour s’exprimer.

Cette communication propose de revenir sur cette lecture historiographique en analysant un corpus de lettres rédigées sous le règne de Jean V par des individus en situation de disgrâce politique. L’étude de ces correspondances permet de réévaluer l’autonomie d’expression dont jouissaient ces figures marginalisées, en révélant des stratégies d’autocensure élaborées collectivement. Ces mécanismes incluent notamment des pratiques concertées de régulation discursive, telles que la relecture mutuelle de lettres à adresser à l’empereur ou la recommandation de suspendre certains échanges, dans le but de limiter les risques politiques et de préserver la sécurité des correspondants.

Derrière le choix de l’autocensure. Réflexions et stratégies d’action des juges vénitiens entre les xvie et xviie siècles

Raoul Martinelli (université de Milan, La Statale)

Cette communication entend examiner le rôle de l’autocensure chez les membres des élites dirigeantes à la fin de la Renaissance italienne, en particulier chez des juges actifs dans la République de Venise. Pour ces acteurs, l’autocensure semble avoir été à la fois un moyen de faire avancer leur carrière, en dissimulant ses positions les plus radicales, et un moyen d’affirmer un idéal de justice plus élevé sans entrer ouvertement en conflit avec la culture sociale dominante de l’époque, en recourant à des stratégies de dissimulation, d’atermoiement et de procrastination.

À cette fin seront analysés deux textes produits par deux juges actifs dans différentes villes de l’État vénitien à la fin du xvie siècle et au début du xviie siècle. Bien que similaires dans leur structure, ils présentent des différences notables. Le premier, rédigé par Giovanni Bonifacio, juriste de Rovigo, et publié en 1627 après deux décennies de remaniement, se distingue par l’anonymat des personnalités citées et par l’éloge explicite du gouvernement vénitien. Le second, rédigé entre 1583 et 1584 par Hermes Forcadura, juge de Padoue, est resté inédit, à l’état de brogliaccio. La comparaison de ces textes permettra d’observer qu’ils divergent dans plusieurs passages parce qu’ils ont été retravaillés à des fins différentes, en mettant en œuvre de subtiles stratégies d’autocensure.

L’autocensure comme stratégie de protection pour protéger les étrangers lors des prises de pouvoir communistes en Asie

Grégoire Duplanil-Weill (SIRICE)

Dans la seconde moitié du XXe siècle, plusieurs pays asiatiques basculent dans le monde communiste. À l’issue de révolutions, guerres civiles ou invasions, des armées et mouvements communistes prennent le pouvoir de façon temporaire ou pérenne. Lors de ces événements, la sécurité des étrangers résidant sur place n’est pas toujours assurée. Ils redoutent d’être les victimes collatérales de violences, voire d’être directement pris pour cible. Les diplomates, journalistes, coopérants, médecins ou simples civils mettent alors en place différentes stratégies pour assurer leur protection. L’autocensure est une de ces stratégies. Elle permet aux étrangers de ne pas attirer l’attention ou l’animosité des troupes dites « révolutionnaires » ou de « libération ». C’est notamment le cas lors de la chute de Phnom Penh (avril-mai 1975).

Ma communication vise à étudier les différentes formes d’autocensure utilisées lors de cette prise de pouvoir communiste. Durant ces événements, tous les étrangers au contact des communistes pratiquent l’autocensure d’une façon ou d’une autre. Ils ont ainsi tendance à s’autocensurer en dissimulant des informations ou en ayant recours à des euphémismes pour masquer leurs pensées aux autorités communistes. L’autocensure peut aussi être employée pour protéger les autres dans de tels contextes, afin de ne pas indisposer les forces communistes et pour ne pas compromettre leurs compatriotes. Les diplomates français à Paris refusent plusieurs fois d’ébruiter des renseignements. Il en va de même pour certains journalistes étrangers qui acceptent de ne rien publier jusqu’à la libération totale des étrangers sur place. L’autocensure peut donc prendre plusieurs formes selon la situation des acteurs et différentes temporalités.

L’autocensure dans la comédie antique. Un regard romain sur le convenable (Ve-Ier s. av. n. è.)

Grégory Spadacini (AnHiMA),

La communication explore la validité épistémologique du concept d’autocensure dans le cadre de la comédie antique. Pour les Romains du dernier siècle de la res publica, la comparaison avec l’Athènes classique va de soi. Dans la cité grecque, la comédie est une véritable tribune politique. À Rome, en revanche, la consuetudo — la coutume — et le jugement du public imposent des limites à la liberté dramatique. Faut-il en conclure que ces contraintes romaines mènent inévitablement à l’autocensure ? Et, à l’inverse, la liberté grecque est-elle réellement absolue ? Plus largement, cette dichotomie doit être interrogée car elle éclaire des débats d’interprétation sur certaines œuvres. Sur la base des jugements contraires de Cicéron et d’Aulu-Gelle, trois cas seront approfondis : Aristophane, Plaute et Naevius.

L’enjeu est de mieux cerner comment les dramaturges ajustent leur parole à l’espace du convenable. En effet, ces exemples donnent l’occasion de s’attarder sur des pratiques discursives et ainsi sur des cultures politiques. Dans l’Antiquité, l’autocensure paraît être un art d’écrire, qui repose sur l’adaptation, plutôt que la marque d’un effacement ou d’une modération.

S’autocensurer dans les débats sur la théorie du magnétisme animal (1778-1850) ?

Olivier Verhaegen (IHMC)

Lorsque le médecin allemand Franz Anton Mesmer (1734-1815) expose sa théorie physique dite du « magnétisme animal » à Vienne puis à Paris dans les années 1770, les critiques sont vives dans les milieux savants. Cherchant à gagner les faveurs du public parisien par d’autres moyens, Mesmer et ses disciples prennent part à une intense campagne médiatique avec des stratégies discursives d’autant plus élaborées que Mesmer souhaite conserver le « secret » de sa découverte. En 1784, la condamnation officielle par les autorités royales en France discrédite pourtant durablement la théorie et son auteur bien au-delà des seules sphères savantes. La théorie du magnétisme animal ne disparaît pas pour autant et continue même de circuler en Europe jusqu’au milieu du XIXe siècle.

Cette communication propose de montrer que les acteurs et les partisans de cette réflexion sur le « mesmérisme » intègrent durablement la souillure du scandale originel. Le choix des justifications savantes avant et après les condamnations royales en 1784, les silences sur l’apport initial de Mesmer à la théorie du magnétisme animal ou encore le recours à des canaux de communication plus discrets (correspondances, revues savantes) suggèrent que des formes d’autocensure ont contribué à façonner les modalités du débat en France, en Allemagne et en Suisse durant plusieurs décennies.

Conclusion

Clémence Revest, chargée de recherche au CNRS

Après-midi – Contrôler et encadrer les corps. Une perspective de genre.

Introduction

Louise Bur Palmieri (CHS), Evangelos Kopanakis (IHMC), et Lara Seradj
(CHS)

Le nez, la sexualité et la punition des femmes (Ibérie, 700-1200)

Abel de Lorenzo Rodriguez (LAMOP)

Le corps en tant que lieu pénal a été l’un des centres de l’application de la justice. En particulier, les amputations faciales sont spécialement lourdes en raison de la perte de l’identité sociale et des sens qu’elles entraînent. À cet égard, la dénasatio ou amputation du nez est une peine particulière parce qu’elle touche davantage les femmes, notamment en cas d’adultère ou de prostitution. Dans le cadre de cette contribution, nous allons revenir sur cette réalité dans l’Ibérie du haut Moyen Âge (700-1200), entre la fin du royaume wisigothique et le début du Moyen Âge tardif. L’objectif est d’interroger la capacité mimétique de la loi et de la norme pénale dans les comportements sociaux documentés, et de revenir sur sa genèse dans les discours ecclésiastiques, juridiques et de la culture visuelle avant la régulation du corps.

Un enchevêtrement de dispositifs de contrôle. La criminalisation de l’avortement au Chili comme vecteur de surveillance et de coercition des corps féminins (1960-2000)

Claire-Emmanuelle Block (Arènes)

L’avortement est criminalisé au Chili depuis 1875, et n’a depuis jamais cessé de l’être, à l’exception des avortements dits thérapeutiques dont la définition, bien que fluctuante, est encore actuellement très restrictive. La criminalisation de l’avortement relève ainsi d’un contrôle et d’un encadrement des corps qui vise à reproduire un ordre de genre, transversal à l’ensemble de la période considérée, des années 1960 aux années 1990. Il convient de signaler que seules les femmes sont condamnées comme autrices du délit d’avortement lorsqu’il est commis sur elles-mêmes.

À partir d’un corpus de dossiers de procédures pénales ouvertes entre 1960 et 1995 pour enquêter sur des faits supposés d’avortements, d’infanticides et de découvertes de fœtus (hallazgos de fetos) dans 12 circonscriptions judiciaires différentes de l’extrême nord à l’extrême sud du pays, il s’agit de montrer que la poursuite judiciaire de l’avortement clandestin repose sur une surveillance des corps qui implique des acteurs et des instruments de contrôle multiples, qui s’exercent en priorité sur certaines femmes plutôt que d’autres : les femmes de classes populaires, les mineures et toutes celles conçues comme déviantes du point de vue des normes de genre. En outre, il apparaît que les modalités de surveillance et de coercition mises en œuvre participent, au-delà de la seule interdiction de l’avortement, à un rappel à l’ordre de genre qui porte plus largement sur des conduites dans les domaines reproductifs et sexuels et intègre de nouvelles normes dans un contexte de médicalisation croissante.

Définir le mariage et encadrer la sexualité dans un contexte multiconfessionnel (Smyrne, xviie-xviiie siècles)

Evangelos Kopanakis (IHMC)

Dans les sociétés chrétiennes de la première modernité, le mariage constitue le principal cadre de légitimation des rapports sexuels entre hommes et femmes. C’est dans le contexte de la Réforme catholique, amorcée par le concile de Trente (1545-1563), que l’Église romaine s’efforce de placer l’institution matrimoniale sous son contrôle effectif. Toutefois, cette entreprise n’est pas mise en œuvre de manière uniforme ni linéaire. À partir de l’observatoire de Smyrne, port cosmopolite de l’Empire ottoman, cette communication analyse les formes d’application et de négociations des normes tridentines relatives au mariage, dans un contexte multiconfessionnel et à travers le prisme du corps. Plus précisément, elle s’intéresse aux conceptions alternatives et aux pratiques dissidentes du mariage adoptées par les catholiques de Smyrne au tournant du xviiie siècle. L’encadrement ecclésiastique de ces pratiques prend alors une dimension éminemment publique : la défense de la réputation de l’ensemble de la communauté passe par la correction ou l’invisibilisation des comportements individuels jugées potentiellement « scandaleux » aux yeux de la société urbaine.

Contrôle ou protection du corps maternel ? Les consultations pré et post-natales des Postes, Télégraphes et Téléphones (P.T.T.) dans les années 1940-1950

Lara Seradj (CHS)

Au début des années 1940, sous l’impulsion de la législation vichyste, l’administration des P.T.T. déploie un véritable arsenal sanitaire à destination de son personnel. En 1943, l’administration impose deux visites prénatales et une visite postnatale obligatoires à ses employées enceintes et en couches. Pour ce faire, le service médical ouvre plusieurs consultations, d’abord à Paris puis dans les principales localités de province. Cette politique est poursuivie, et même renforcée, à la Libération.

La contribution poursuit deux principaux objectifs :

  • Elle invite à réfléchir à l’ambivalence de la surveillance médicale imposée aux travailleuses des P.T.T., à la fois outil de contrôle et de protection du corps maternel. Aux P.T.T. comme à une échelle plus globale, le cas de la surveillance médicale de la maternité donne à voir une bonne acceptation du contrôle.
  • Elle se propose de réfléchir à la portée concrète de l’omnipotence administrative, et donc du contrôle des corps par l’institution, notamment par la mesure des écarts entre les ambitions administratives et la réalité de la fréquentation des consultations.

Conclusion

Stéphanie Chapuis-Després, maîtresse de conférences en histoire et civilisation allemandes (xvie et xviie siècles) à l’université Paris-Cité.

Publié le 14 avril 2025, mis a jour le mardi 22 avril 2025

Version imprimable de cet article Version imprimable
Accueil du site IHMC
 
Institut d'histoire moderne
et contemporaine – UMR 8066
ENS, 45 rue d'Ulm, 75005 Paris
+33 (0)1 44 32 32 86
contact-ihmc@ens.fr
Bluesky YouTube
 
 
(|non)]